
Des Marches à la Basilicate, un voyage de dix jours entre villages de pierre, montagnes sauvages, traditions vivantes et rivages de l’Adriatique.
Temps de lecture : 18 min
L’Italie n’est jamais tout à fait là où on l’attend. Derrière Rome, Florence ou Venise s’étend un autre pays, plus discret, où les places se remplissent encore à l’heure du marché et où les montagnes descendent presque jusqu’à la mer. Cet itinéraire de dix jours suit cette Italie intérieure et adriatique, des élégantes pierres claires des Marches aux reliefs sauvages de la Basilicate.
Le voyage traverse quatre régions souvent laissées en marge des grands circuits : les Marches, les Abruzzes, le Molise et la Basilicate. Il mêle villes d’art à taille humaine, villages de pierre, hauts plateaux, rivages de pêcheurs et traditions artisanales. Les journées ne sont pas pensées comme une liste à cocher. Chacune offre plutôt un décor dans lequel prendre son temps, avec quelques lieux et expériences qui donnent une profondeur particulière à l’étape.
Une voiture est vivement recommandée. Les transports en commun desservent les principales villes, mais restent rares autour des villages de montagne. Le printemps et le début de l’automne offrent les conditions les plus douces ; en altitude, la météo peut toutefois changer rapidement, même lorsque la côte baigne dans le soleil.
Le voyage en un coup d’œil
Durée : 10 jours
Régions : Marches, Abruzzes, Molise et Basilicate
Transport : voiture recommandée
Rythme : contemplatif, avec quelques routes de montagne
Période idéale : mai, juin, septembre et début octobre
Les étapes : Ascoli Piceno · Santo Stefano di Sessanio · Rocca Calascio · Sulmona · Scanno · Costa dei Trabocchi · Termoli · Agnone · Castelmezzano · Venosa
Jour 1 — Ascoli Piceno, la ville aux cent tours
Ascoli Piceno possède l’élégance tranquille des villes que l’on découvre sans mode d’emploi. Son centre ancien est bâti dans un travertin clair qui change de teinte au fil de la journée, presque blanc le matin, doré lorsque le soleil descend. La Piazza del Popolo, entourée d’arcades et dominée par le Palazzo dei Capitani, forme un salon à ciel ouvert où la vie locale se donne rendez-vous.
La ville mérite aussi qu’on l’observe dans ses détails : les portes sculptées de la Via delle Torri, les ponts jetés au-dessus du Tronto, les petites places qui surgissent au détour des ruelles. La cathédrale Sant’Emidio et son baptistère roman racontent une histoire plus ancienne, tandis que le cloître de San Francesco offre un silence bienvenu au cœur du centre.
En fin de journée, les conversations glissent sous les arcades du Caffè Meletti et la pierre retient encore un peu de chaleur. Ascoli n’a pas besoin d’effets spectaculaires : son charme tient à cette impression d’habiter la ville le temps de quelques heures, plutôt que de simplement la visiter.
À goûter : les olive all’ascolana
Ces grosses olives vertes sont dénoyautées puis farcies d’un mélange de viandes mijotées, de fromage et d’épices. Panées et frites, elles deviennent croustillantes à l’extérieur et très moelleuses au cœur. Servies brûlantes dans un cornet de papier, elles accompagnent volontiers l’apéritif. Le fritto misto all’ascolana les associe parfois à des légumes et à de petites bouchées de crème frite.
Jour 2 — Santo Stefano di Sessanio, le silence des pierres
À près de 1 250 mètres d’altitude, Santo Stefano di Sessanio se confond avec la montagne. Les maisons, les passages voûtés et les escaliers sont construits dans une même pierre calcaire, comme si le village avait été taillé directement dans le relief. Les ruelles étroites protègent du vent et débouchent sur des ouvertures soudaines vers le massif du Gran Sasso.
La journée se prête à une découverte lente du bourg : les anciens palais, les portes basses, les ateliers qui remettent en valeur la laine et les produits locaux. Au-delà des dernières maisons, les chemins traversent des prairies rases où l’on entend davantage les cloches des troupeaux que les moteurs. La lumière, très nette en altitude, dessine chaque crête avec précision.
Santo Stefano rappelle que nombre de villages des Abruzzes ont longtemps vécu au rythme de la transhumance. Cette relation entre l’habitat, les pâturages et les saisons se lit encore dans le paysage. Une nuit sur place permet d’en saisir l’atmosphère lorsque les visiteurs repartent et que le froid tombe rapidement sur les murs.
À goûter : les lentilles de Santo Stefano
Petites, sombres et cultivées sur les hauts plateaux, ces lentilles ont une peau fine et une saveur légèrement terreuse. Elles n’ont généralement pas besoin de trempage. On les sert en soupe avec des herbes, de l’ail et de l’huile d’olive, ou simplement avec du pain grillé. C’est une cuisine sobre, nourrissante, parfaitement accordée au climat montagnard.
Jour 3 — Rocca Calascio et l’immensité du Gran Sasso
La forteresse de Rocca Calascio semble moins posée sur la montagne que suspendue au-dessus d’elle. À environ 1 460 mètres, ses tours de pierre dominent un paysage immense : hauts plateaux, crêtes nues et villages minuscules composent un décor presque minéral. Le vent participe pleinement à l’expérience, comme le silence et la sensation d’espace.
Le château est une ruine, mais sa silhouette reste d’une force rare. Tout près, la petite église octogonale de Santa Maria della Pietà apporte une présence plus délicate au paysage. Les sentiers autour du site permettent de choisir entre une courte promenade panoramique et une marche plus longue sur les pentes du Gran Sasso. De bonnes chaussures et une couche chaude restent utiles, y compris par temps clair.
Le village ancien de Calascio, en contrebas, conserve des maisons abandonnées, quelques hébergements et des terrasses tournées vers la vallée. L’endroit n’appelle pas à multiplier les activités. Il invite plutôt à regarder les ombres progresser sur les montagnes et à comprendre pourquoi cette citadelle a longtemps surveillé les voies pastorales.
À goûter : les arrosticini
Emblématiques des Abruzzes, les arrosticini sont de fines brochettes de viande de brebis découpée en petits cubes. Elles cuisent sur un brasero étroit appelé furnacella, qui laisse les extrémités en bois hors des braises. La viande, simplement salée, reste juteuse et légèrement fumée. On les mange avec les doigts, accompagnées de pain frotté d’huile d’olive.
Jour 4 — Sulmona, entre confettis et montagnes
Sulmona s’étire au pied du massif de la Majella, dans une vallée longtemps traversée par les voyageurs et les troupeaux. La ville possède un visage urbain sans perdre le contact avec les montagnes, visibles au bout de nombreuses rues. La Piazza Garibaldi rassemble les jours de marché une Italie quotidienne, faite de voix, de paniers de légumes et de salutations échangées sous l’ancien aqueduc médiéval.
Le centre révèle des façades baroques, des cours discrètes et le complexe de la Santissima Annunziata. La ville est aussi associée au poète latin Ovide, né ici en 43 avant notre ère. Cette mémoire antique n’écrase pourtant jamais la promenade : Sulmona reste vivante, commerçante, traversée par les habitants plutôt que figée autour de ses monuments.
Les boutiques de confiserie apportent des couleurs inattendues aux vitrines. Des bouquets entiers sont composés de dragées, selon un savoir-faire transmis depuis plusieurs siècles. Un petit musée permet de comprendre la fabrication et l’importance de cette tradition dans les fêtes familiales italiennes.
À goûter : les confetti de Sulmona
Ici, le mot confetti ne désigne pas des morceaux de papier, mais des amandes enrobées d’une coque de sucre très fine. Blanches pour les mariages, colorées pour d’autres célébrations, elles sont parfois assemblées en fleurs. Leur intérêt tient au contraste entre le croquant du sucre et le goût franc de l’amande, bien différent des dragées très épaisses.
Jour 5 — Scanno, un village au bord du lac
Scanno occupe un pli profond des montagnes abruzzaises. Ses maisons serrées, ses escaliers et ses passages couverts forment un dédale vertical où la lumière entre par fragments. Le village a fasciné de nombreux photographes du XXe siècle, attirés par ses silhouettes, ses femmes en costume traditionnel et ses perspectives presque théâtrales.
Aujourd’hui, la vie y est plus paisible, mais le centre conserve une forte personnalité. Les portails ouvragés, les fontaines et les petites églises jalonnent une promenade sans programme rigide. Les artisans perpétuent notamment le travail de l’or et du filigrane, visible dans les bijoux traditionnels exposés en vitrine.
Le lac de Scanno offre un autre rythme. Entouré de pentes boisées, il apparaît vert ou bleu selon le ciel. Ses berges conviennent à une marche douce, à une baignade en été ou simplement à une pause face aux reliefs. Depuis certains points élevés, sa forme évoque un cœur, une curiosité née surtout de la perspective.
À goûter : le pan dell’orso
Le « pain de l’ours » est un gâteau dense et parfumé, couvert de chocolat. Sa pâte contient généralement des amandes, du miel et des arômes d’agrumes. Il s’inspire d’un ancien gâteau montagnard enrichi pour devenir une spécialité de pâtisserie. Une petite tranche suffit : sa texture riche accompagne bien un café.
Jour 6 — La Costa dei Trabocchi, une mer de bois
Sur la côte des Abruzzes, l’Adriatique rencontre d’étranges architectures de bois. Les trabocchi sont d’anciennes machines de pêche bâties sur pilotis, reliées à la terre par de longues passerelles. Leurs bras fins soutenaient de grands filets carrés que l’on descendait dans l’eau. Certains ont été restaurés, d’autres transformés en petites tables marines, mais leur silhouette conserve quelque chose de fragile et d’ingénieux.
Le littoral alterne criques de galets, promontoires plantés d’oliviers et anciennes voies ferrées devenues piste cyclable. Autour de Fossacesia et de San Vito Chietino, la Via Verde permet de longer la mer sans la circulation d’une grande route. L’expérience tient moins à une plage précise qu’à la succession des points de vue, avec le parfum des pins et la charpente des trabocchi découpée sur l’horizon.
L’abbaye de San Giovanni in Venere domine la côte depuis une colline. Sa pierre claire, son cloître et le jardin tourné vers la mer offrent un contrepoint paisible à la journée. Le regard embrasse alors une longue portion du rivage et comprend mieux l’équilibre de cette côte entre travail humain et paysage.
À goûter : le brodetto de poisson
Le brodetto est une soupe de pêcheurs dont la recette change d’un port à l’autre. Sur la côte des Trabocchi, plusieurs poissons et fruits de mer cuisent dans une sauce à la tomate, relevée d’ail, de poivron ou de piment selon les maisons. À l’origine, elle permettait d’utiliser les prises trop petites ou trop variées pour être vendues. Le pain absorbe un bouillon iodé, dense et légèrement acidulé.
Jour 7 — Termoli, le Molise tourné vers l’Adriatique
Termoli se tient derrière ses remparts couleur de miel, sur un promontoire avancé dans l’Adriatique. Le Borgo Antico possède l’échelle d’un village de pêcheurs : des ruelles étroites, des maisons aux façades claires et, presque partout, une échappée vers le bleu. Le château souabe marque l’entrée du bourg tandis que la cathédrale romane conserve une façade sobre, finement sculptée.
Une ruelle est souvent présentée comme l’une des plus étroites d’Italie. L’anecdote amuse, mais le vrai plaisir vient de l’ensemble : le linge aux fenêtres, les marches polies, les voix qui résonnent entre les murs. Au pied du promontoire, le port rappelle que Termoli reste une ville de mer active, et pas seulement un décor ancien.
La plage s’étend de part et d’autre de la vieille ville. Hors juillet et août, elle retrouve une ampleur calme, idéale pour marcher au bord de l’eau. Le soir, les remparts prennent une teinte chaude et les îles Tremiti apparaissent parfois comme une ligne sombre à l’horizon.
À goûter : u’ bredette alla termolese
La version termolese de la soupe de poisson repose sur la diversité des prises : poissons de roche, seiche, crustacés ou coquillages selon la saison. La tomate fraîche, le poivron vert et une cuisson attentive donnent un jus généreux sans masquer le goût de la mer. Ce plat populaire raconte le port mieux qu’une recette luxueuse : chaque pêche déterminait autrefois le contenu de la marmite.
Jour 8 — Agnone, le son des cloches
Agnone apparaît sur une crête du Haut-Molise, entourée de collines et de pâturages. Son centre ancien porte les traces d’un artisanat prospère : portails sculptés, palais modestes, églises nombreuses et enseignes d’ateliers composent une ville de montagne étonnamment riche. Les rues en pente ouvrent de larges vues vers un paysage sans grandes infrastructures.
La cité est célèbre pour la fabrication des cloches. La fonderie pontificale Marinelli perpétue une tradition ancienne, faite de moules d’argile, de cire, de bronze en fusion et de longues étapes manuelles. La visite du musée et de l’atelier permet de comprendre qu’une cloche est à la fois un instrument, une sculpture et une voix destinée à porter très loin.
Agnone garde aussi la mémoire de la transhumance. Les anciens chemins pastoraux, les tratturi, reliaient les pâturages d’été des montagnes aux plaines plus douces. Cette histoire se retrouve dans la cuisine, les fromages et la relation très présente entre la ville et sa campagne.
À goûter : le caciocavallo di Agnone
Ce fromage au lait de vache est façonné en forme de poire puis suspendu par paires à cheval sur une poutre — d’où son nom, cacio a cavallo. Jeune, il est doux et souple ; affiné, sa pâte devient plus ferme, salée et légèrement piquante. On le sert en tranches, parfois grillé, avec du pain et des légumes conservés dans l’huile.
Jour 9 — Castelmezzano, au cœur des Dolomites lucaniennes
Castelmezzano s’agrippe aux aiguilles rocheuses des Dolomites lucaniennes. Les toits semblent posés les uns sur les autres, au fond d’un amphithéâtre minéral dont les formes changent avec les nuages. Le village demande des jambes : escaliers, ruelles inclinées et terrasses suivent le relief plutôt que de le corriger.
L’église Santa Maria dell’Olmo conserve plusieurs œuvres anciennes, mais le paysage demeure le véritable monument. Un sentier vers les gradins normands offre une vue saisissante sur les maisons et les pics. D’autres chemins rejoignent la vallée et le village voisin de Pietrapertosa. Le Volo dell’Angelo, une tyrolienne spectaculaire entre les deux bourgs, existe pour les amateurs de sensations ; la randonnée permet une approche plus lente de la même géographie.
Lorsque le soir descend, les montagnes deviennent violettes et les lampes s’allument dans les ruelles. L’isolement relatif de Castelmezzano, longtemps considéré comme une contrainte, donne aujourd’hui au lieu sa qualité la plus précieuse : une relation intacte entre le village et son relief.
À goûter : les peperoni cruschi
Ces poivrons rouges doux sont séchés au soleil, puis plongés quelques secondes dans l’huile chaude. Ils gonflent et deviennent extrêmement croustillants — cruschi signifie justement croquants. Leur saveur est douce, légèrement fumée, jamais agressive. Émiettés sur des pâtes, des légumes ou de la morue, ils apportent du relief sans alourdir le plat.
Jour 10 — Venosa, les couches du temps
Venosa clôt le voyage dans une Basilicate de collines, de vignes et de pierres anciennes. La ville natale du poète Horace possède une densité historique surprenante. Dans le parc archéologique, les vestiges romains — thermes, mosaïques et maisons — côtoient le complexe de la Santissima Trinità.
L’Incompiuta, l’église « inachevée », en est la vision la plus marquante. Ses arcs romans s’élèvent à ciel ouvert, sans nef couverte, et cadrent le paysage comme une succession de fenêtres. Le lieu n’a rien d’une ruine chaotique : il semble avoir trouvé une forme d’équilibre entre architecture et lumière.
Le château aragonais, massif et entouré de douves, abrite le musée archéologique. Dans les rues alentour, Venosa retrouve l’allure familière d’une petite ville du Sud : cafés, conversations lentes et façades patinées. Cette dernière journée rassemble ce qui donne sa cohérence au parcours — des lieux majeurs par leur histoire, mais encore assez calmes pour laisser au voyageur le temps de les ressentir.
À goûter : l’aglianico del Vulture
Ce vin rouge provient de vignes cultivées sur les sols volcaniques du mont Vulture. Le cépage aglianico donne des vins colorés, structurés, marqués par les fruits noirs, les épices et une fraîcheur qui permet un long vieillissement. Jeune, il accompagne les pâtes en sauce et les viandes ; avec l’âge, ses tanins s’assouplissent et ses arômes deviennent plus complexes.
Conseils pratiques pour cet itinéraire
Distances et rythme. Le parcours représente plusieurs centaines de kilomètres. La plupart des journées laissent du temps pour profiter de l’étape, mais la liaison entre le Haut-Molise et les Dolomites lucaniennes est plus longue. Une nuit supplémentaire peut être ajoutée à Termoli ou à Castelmezzano pour alléger le voyage.
Routes. Les grands axes sont simples, tandis que les derniers kilomètres vers les villages empruntent souvent des routes sinueuses. Une petite voiture facilite le stationnement et la circulation dans les centres anciens. Les pneus et les conditions météo méritent une attention particulière hors saison en altitude.
Réservations. Les villages disposent de peu d’hébergements. Au printemps, en septembre et pendant les fêtes locales, mieux vaut réserver à l’avance. Les visites d’ateliers, les repas sur certains trabocchi et quelques activités de montagne demandent également une réservation.
Voyager avec respect. Ces lieux sont moins fréquentés, mais ils ne sont pas déserts : ce sont des villes et des villages habités. Acheter dans une épicerie, choisir une maison d’hôtes locale et respecter le calme des ruelles contribuent directement à leur vitalité.
Une Italie qui se raconte à voix basse
Ce voyage ne cherche pas à remplacer les grandes villes italiennes. Il rappelle simplement que le pays existe aussi loin de leurs foules. Dans les Abruzzes, le paysage donne la mesure du temps ; au Molise, les gestes artisanaux relient encore les générations ; en Basilicate, les villages semblent négocier chaque jour avec la montagne.
Après dix jours, les souvenirs les plus durables ne sont pas forcément les monuments. Ce sont peut-être une cloche qui résonne dans un atelier, un filet suspendu au-dessus de l’Adriatique, la lumière dans une église sans toit ou le goût d’un poivron devenu croustillant. Une Italie moins célèbre, mais nullement secondaire.
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